Normalisation de tamazight et glottopolitique en Algérie

algerie-amazighLe professeur Abderrezak Dourari* tente dans cette contribution, de répondre aux questions suivantes : quelle autorité de normalisation pour la langue amazighe, quel corpus de référence et pour quel marché linguistique ?

La création néologique fait partie intégrante du processus de normalisation[1] des langues de moindre diffusion et conditionne même leur passage à l’écrit et leur insertion dans les domaines où elles n’ont pas développé de tradition d’usage. Elle en constitue même le point nodal sans lequel tout le processus risque de trébucher d’autant qu’aucune langue ne peut, aujourd’hui, comme aux 17ème, 18ème et 19ème siècles, jouir, ipso facto, du privilège de langue unique d’une nation ou d’un Etat, pensés à l’époque comme des unités politiques et identitaires[2].

Aujourd’hui les langues de moindre diffusion qui aspirent à l’usage écrit dans les domaines formels (scientifique, administratif, médiatique, judiciaire, politique…), sont d’abord confrontées à plusieurs autres langues concurrentes puissantes, qui détiennent une forte tradition dans ces domaines élaborés, avant d’être confrontées à ces domaines de l’activité humaine face auxquels elles manifestent une carence terminologique sérieuse. Cependant, les langues véhiculaires de ces domaines même « étrangères » sont coprésentes et sont d’autant plus puissantes qu’elles ne sont pas perçues par leurs utilisateurs comme des langues exogènes, susceptibles d’attirer un quelconque danger à l’identité ; mais comme de simples moyens pratiques de communication et d’accès direct au savoir scientifique et philosophique moderne très évolutif dans ces langues et inexistant dans les langues maternelles. On parle d’ailleurs de plus en plus de sciences de la complexité[3] étant donné l’invasivité des nouvelles technologies et le bouleversement épistémologique des frontières des sciences. (Imad Salah)

Le lien longtemps posé entre la langue et l’identité ou, plus prosaïquement, entre la perte de la langue et la perte de l’identité, n’est plus aussi évident comme il l’était au 19ème et 20ème siècle. On le voit très bien aujourd’hui, les questions identitaires et nationalistes relèvent des préoccupations conservatrices et rétrogrades. Mouloud Feraoun, après Kateb Yacine et Malek Haddad…, qui avait souffert de la perception de l’identité des Algériens autochtones par les Européens d’Algérie, à l’époque de la colonisation et de l’Algérie française, nous en donne un enseignement fondamental : l’identité ce n’est pas seulement l’image fantasmée ou proclamée de soi-même, mais bien celle qui résulte d’une dialectique avec celle que l’autre nous renvoie[4].

Aujourd’hui, la communication est internationalisée, notamment avec la prégnance de l’Internet et l’invasivité des TIC qui internationalisent même les émotions[5] et les systèmes de valeur (voir les droits de l’homme, les libertés démocratiques, l’égalité des femmes, l’Etat de droit, les vedettes de cinéma et de football, et même l’érotisme…).

La tendance dominante n’est plus au monolinguisme et au repli identitaire. L’internationalisation des pratiques économiques entraîne une concurrence rude entre les langues du monde pour se positionner comme grande langue de diffusion et de transaction. Certaines langues comme l’espagnol, l’anglais, le français …ont un poids reconnu par tous. Il va de soi que, comme pour l’économie, il n’existe pas de main invisible (Adam Smith) qui régulerait par magie le marché linguistique et qu’une dose de keynésianisme linguistique semble y être nécessaire.

Au delà des contraintes étatiques et institutionnelles qui, généralement, pourraient brider le développement des langues de moindre diffusion, ou au contraire le soutenir, il existe des forces encore plus féroces qui menacent ces langues sous la bannière de la globalisation. Pierre Bourdieu[6] et L. J. Calvet ont développé les notions de marché linguistique et de bourse des langues. Ces notions renvoient à la disponibilité de plusieurs usages linguistiques pour les locuteurs selon les classes sociales, le rapport au pouvoir et à la violence symboliques. Nous visons ici, plus particulièrement, la situation de plurilinguisme. La diversité de l’offre des langues dans une société entraîne naturellement la concurrence entre elles. Il en résultera une possibilité de choix, une variabilité de la cotation sociale de celles-ci et ipso facto une hiérarchisation de la demande.

L’étude du marché linguistique s’inscrit nécessairement dans le cadre des problématiques de la sociolinguistique car la langue est prise non pas en elle-même et pour elle-même (F. De Saussure) ou comme faculté génératrice biologiquement fondée et propre à l’espèce (Noam Chomsky) mais dans son inscription sociétale et transactionnelle et c’est cette dernière qui détermine les besoins d’expression des locuteurs compte tenu de la nature des transactions et des agents impliqués. Ce qui entraîne, sur le long terme, une spécialisation des usages linguistiques.

S’il était encore possible d’observer dans les siècles passés, des sociétés entièrement recluses sur elles-mêmes, contenues dans la limite de leurs frontières terrestres et de leur langue tribale, suggérant l’image d’une discontinuité de l’espace transactionnel humain dans lequel la communication serait impossible sans interprète; aujourd’hui, les différentes sociétés s’ouvrent les unes sur les autres et sur l’espace mondial par le truchement de la maîtrise de plusieurs hyperlangues de communication internationale et transfrontalières (ouvrant la voie à une société mondialisée de la communication et de l’information)[7]. C’est la conséquence du marché globalisé (Commerce, échanges culturels, Internet, réseaux sociaux, mobilité humaine, mariages mixtes, mobilité des idées…) dont la concurrence de ses segments constitutifs entraîne celle des langues coprésentes, et cette dernière entraîne, en bout de course, une stratification socio-fonctionnelle des langues et des variétés[8] non pas seulement à l’échelle d’une société unique (aux frontières poreuses) mais aussi à l’échelle mondiale (SMSI)[9].

Spécialisation des langues à des situations sociolinguistiques

 

La spécialisation des usages ne peut venir de la projection d’une décision prise par une autorité politique par anticipation. Elle est le plus souvent le résultat des choix pragmatiques récurrents et des pratiques des locuteurs (habitus) en rapport avec des situations sociolinguistiques particulières.

Le choix d’une variété pour un usage particulier (spécialisé) ne résulte pas toujours et uniquement de l’intuition du locuteur. Il est souvent conditionné par des circonstances qui déterminent l’intuition elle-même, mais aussi de la pression des contraintes d’une politique linguistique: ce sera une intervention extérieure au marché en tant que tel et dont la finalité est d’influer sur la tension qui relie l’offre à la demande, ce alors que, en général, le choix des variétés et la spécialisation des usages résulte de circonstances complexes liés à la dynamique de la société[10].

Une Étude[11] menée sur des parents d’élèves à Rio de Janeiro en 2007 montre que:

– 80% voudraient qu’ils apprennent l’anglais;

– 30% l’espagnol et

– 25% le français, alors que cette langue est hors champ dans ce pays!

La politique linguistique dans les Etats jacobins tend à imposer l’usage d’une variété privilégiée, officielle, et c’est cela qui créé volontairement un déséquilibre dans le jeu de concurrence des langues.

 

Langues minorées/langues de moindre diffusion

L’Etat pèse de sa toute puissance pour favoriser une variété et minorer les autres: c’est le privilège de la langue officielle. En France, il en a résulté sur le long cours le triomphe du français sur les langues régionales. En Suisse, un équilibre favorable à l’anglais tient entre les différentes langues officielles (V. Lûlig, Samy Lûdwig) ; dans l’UE l’anglais triomphe concrètement sur le français et l’allemand lors même que les langues officielles de cette union sont, au plan légal, le français, l’allemand et l’anglais ! Mais la langue anglaise, dont le pays représentant (la grande Bretagne) n’est ni membre de Schengen, ni de la zone euro, se taille une place de choix : celle de langue véhiculaire au détriment des langues des deux pays qui forment l’attelage de l’UE (la France et l’Allemagne).

C’est dire que lorsque le marché décide en pays démocratiques, l’écueil juridique est presque impuissant. Les vociférations des partis de droite, notamment, n’y règle rien. Au plus seront-elles comptées parmi les vaines tentatives d’influer sur les règles du marché linguistique. Ce n’est, par conséquent, pas par hasard qu’ils se mettent à apprendre l’anglais et l’utilisent, avec facilité même.

Les langues dans le monde et leur utilisation (baromètre des langues du monde)

Sur les 7000 langues utilisées dans le monde (200 écrites) on note une répartition très disparate :

  • 30% en Afrique
  • 33% en Asie
  • 3% en Europe

Mais leur utilisation se présente ainsi :

  • 0.2% parlées par 44.3% de la population mondiale
  • 1.2% parlées par 38%
  • 95% parlées par 5%

Ces chiffres montrent que la tendance semble être plutôt en faveur d’une réduction du nombre de langues parlées dans le monde au profit de certaines autres qui semblent s’universaliser de plus en plus. Ainsi pourra-t-on avoir un score de 9.068 pour l’anglais, classé N°1 ; 7.806 pour l’espagnol, classé n°2 ; 7.733 pour le français, classé n°3…dans le baromètre des langues du monde.

Ce constat est-il alarmant ? Justifie-t-il les efforts titanesques de certains groupes et Etats pour maintenir en vie leurs langues perçues comme identitaires ? La clause culturelle introduite par la France dans les échanges occidentaux dominés par les USA, de même que la diversité linguistique, corollaire de la diversité écologique, pourront-elles inverser la tendance mondiale?

Il est difficile d’avoir une vision claire des réponses à ces questionnements. Mais il existe cependant une évidence. Les hommes et les Etats ont le droit de protéger leur patrimoine et leurs langues. Celles-ci doivent bénéficier de toutes les aides nécessaires à leur survie mais ne doivent surtout pas subir de processus méthodique visant à accélérer leur disparition.

Plurilinguisme sociétal et monolinguisme officiel

Après avoir tenté de décrire schématiquement le contexte linguistique dans le monde d’aujourd’hui, afin de relativiser notre propre subjectivité et d’éviter de n’entrevoir les faits qu’à travers le miroir de notre ego hypertrophié et nos émotions, vue la sensibilité des questions linguistiques, revenons aux questions qui se posent en Algérie.

La situation sociolinguistique de l’Algérie a été l’objet de plusieurs descriptions plus ou moins complètes. Un consensus relatif s’en dégage. Cette question a fait l’objet d’une synthèse assez intéressante de la dynamique Chachou Ibtissem dans son récent ouvrage[12]. Outre la permanence de la domination du paysage linguistique réel par l’arabe algérien (ou maghrébin), selon Gabriel Camps[13], depuis le 13ème siècle J.-C, du fait qu’il garantit la communication intensive sur tout le territoire et se retrouve même au-delà en Tunisie et au Maroc, la société algérienne connait de nombreuses variétés de Tamazight (tachelhit, tumzabit, tachaouit, taqbaylit, tahaggart, tazenatit, tachenouit, tagrengrent…). Ces langues maternelles des Algériens occupent le terrain des relations intimes et personnelles et de la communication quotidienne. Deux langues se partagent le terrain du domaine formel : le français et l’arabe scolaire. Aucune des deux n’est une langue maternelle.

Les langues maternelles ont toujours été désavantagées, durant la période coloniale (avantage au français) et durant l’indépendance (avantage à l’arabe scolaire).

Ce fait n’a pas empêché la formation d’une conscience linguistique nationale très tôt dans le mouvement national révolutionnaire qui a atteint son summum dans la Crise PPA-MTLD 1949 où se sont affrontées deux conceptions de l’Algérie : Algérie arabe Vs Algérie algérienne tranchée, sous le colonialisme, ensuite durant l’indépendance, sous la dictature du FLN-parti-Etat, au profit de l’Algérie arabe. Cette posture de déni de réalité et d’identité à l’algérianité, et à l’amazighité provoquera les mouvements de revendication identitaire amazighe postindépendance suscités par la peur de la perte de soi. La politique d’arabisation conservatrice brutale et arrogante a défiguré le paysage culturel et scientifique en emportant sur son passage destructeur la langue française autant que la langue arabe scolaire elle-même.

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