Mouloud Lounaouci : «L’enseignement est le seul moyen pour que tamazight devienne une langue qui nourrit»

Mouloud LounaouciMouloud Lounaouci, chercheur linguiste et doctorant en sociolinguistique, fait le bilan de l’enseignement de tamazight engagé depuis 1995. L’un des 24 détenus d’Avril 1980 et membre fondateur du Mouvement culturel berbère propose, à travers ces colonnes, des moyens techniques (tributaires d’une volonté politique) qui peuvent être envisagés pour que cet enseignement réalise enfin le saut qualitatif tant attendu.

– Vingt ans après son lancement officiel, quelle évaluation font les spécialistes de l’enseignement de tamazight ?

On ne peut pas évoquer d’évaluation sans parler des tenants et des aboutissants. En regardant la situation qui prévalait en 1994, on serait tenté de penser que beaucoup de choses ont été réalisées et on a l’impression que c’est une grande victoire, mais force est de constater que le résultat est catastrophique.

Il est difficile de faire une évaluation à l’état brut. Il ne faut pas perdre de vue qu’à chaque fois qu’il y a des acquis, ils sont payés au prix du sang et de longs sacrifices. L’enseignement de tamazight a vu le jour après une année blanche, puis le premier magistère après une marche tenue le 25 janvier 1990 qui a réuni un million de personnes à Alger. Tamazight a ensuite eu le statut de langue nationale après 117 morts…

Il n’y a jamais eu d’acquis gratuit en tant que droit citoyen. Et le problème est là. Comme je l’ai dit au cours d’une table ronde à la télévision, faut-il toujours payer aussi cher pour accéder à un droit naturel ? Car une langue est un moyen de communication des plus naturels, comment peut-on accepter de payer des factures trop lourdes pour simplement obtenir des droits aussi naturels que parler et étudier sa langue, alors que l’Algérie a signé toutes les lois conventions institutionnelles internationales ! On a l’impression que tous les pays sont concernés sauf le nôtre, où le berbère est considéré comme n’existant pas !

– Y a-t-il vraiment de l’efficacité dans le processus mis en place pour la promotion de l’enseignement de cette langue ?

Pas du tout ! On ne peut pas parler d’efficacité de moyens d’enseignement si la langue n’a pas le statut de langue officielle. C’est absurde. Le statut de langue nationale est totalement symbolique. Avant l’article 3 bis de la Constitution introduit en 2002, officiellement, il y avait une partie du peuple algérien qui parlait en arabe et l’autre qui était muette !

Que les choses soient claires. Une langue, dès qu’elle est parlée par une partie de la population, est considérée comme une langue nationale. Cela ne suffit pas, il lui faut un statut juridique. Le statut de langue nationale est symbolique et n’implique pas des dividendes symboliques et matériels. Pour accéder à ces dividendes symboliques et matériels il faut que cette langue jouisse d’un statut officiel qui lui permette de jouir des mêmes privilèges que la langue arabe. Il faut savoir aussi qu’une langue officielle, c’est la langue d’expression de l’Etat, c’est donc une langue idéologique quoi qu’on dise.

En Algérie, techniquement, la langue officielle est la langue française. Il faut être clair ! Mais on ne lui pas donné ce statut car c’est idéologique. Il n’ y a pas de raison pour que dans ce pays, une partie des Algériens qui accomplissent leur devoir de citoyens comme les autres ne bénéficient pas des mêmes droits d’avoir leur propre langue idéologique ! Et pour que cette langue devienne idéologique, il faut qu’elle soit d’abord la langue légitime.

Pour le moment, la seule langue légitime est l’arabe. Il est temps que tamazight bénéficie, au même titre que l’arabe, des avantages d’une langue légitime qui ouvre des droits permettant des dividendes symboliques, c’est-à-dire avoir la possibilité de participer au pouvoir politique et des dividendes matériels. Là je cite un sociologue corse qui disait que la langue doit quitter le statut du cœur pour devenir celle du pain. Tant qu’on est au stade de la langue du cœur, ça n’avance pas !

C’est pour la même raison que, chaque année, en moyenne 25 langues meurent dans le monde parce qu’elles n’ont pas accédé au statut de langue du pain. L’enseignement est le seul moyen pour que tamazight devienne une langue qui nourrit. Et pour que cet enseignement soit effectif, il faut qu’il soit obligatoire et généralisé. Pour ce faire, il faut que la langue soit officielle.

L’accès à ce statut de langue officielle implique une volonté politique du pouvoir. Les consultations engagées en vue de l’amendement de la Constitution ne reflètent pas la lueur d’une telle volonté… Cela a été clairement signifié. On n’a invité aucun représentant du Mouvement culturel berbère, quand bien même on n’y serait pas partis. Le fait qu’il n’y ait pas eu d’invitation, le message est clair : ils ne bougeront pas le petit doigt pour tamazight. Autre indice : les déclarations du Premier ministre sur cette question : il a estimé que pour l’officialisation de cette langue, on ne serait pas encore prêts ! Non ! Le statut de langue officielle est un statut principiel.

C’est-à-dire qu’à partir du moment où le statut est acquis, tout doit être fait pour que la langue se structure et se normalise ! Normaliser, c’est-à-dire qu’il y a des données techniques pour un usage normal. La normalisation est à deux volets – technique et social – pour l’utilisation quotidienne de cette langue. La normalisation de la langue peut également être envisagée comme facteur de cohésion et de stabilité nationale pour mettre fin aux conflits symboliques autour de la question identitaire. D’où ma réponse à votre première question.

Le ministère de l’Education nationale a publié les chiffres relatifs au nombre d’élèves qui étudient cette langue. Au départ, 17 ou 18 wilayas étaient concernées, aujourd’hui ça se rétrécit comme peau de chagrin. Le nombre de wilayas où l’on a arrêté de donner les cours de tamazight est effarant ! Le nombre d’élèves, même s’il a augmenté durant ces années, indique que 90% des apprenants sont issus des wilayas de Kabylie.

C’est pourquoi je vous dis que si l’on se réfère aux chiffres, on a l’impression que les choses avancent mais, vu les paramètres que j’ai cités, la réalité est toute autre ! La raison est que l’enseignement de tamazight continue d’être facultatif. Des parents demandent à ce que leurs enfants n’aient pas de cours de tamazight. En sociolinguistique, ce phénomène est lié à l’aliénation. La décision est inconsciente, mais sans contrainte. Et c’est la plus grande des violences symboliques.

Lorsqu’un pouvoir arrive à violenter un groupe de populations ou une population sans avoir recours à la prison ou à la torture, c’est qu’il a réussi à faire appliquer ce refus de la langue sans contrainte aucune. C’est comme si vous disiez aux parents étudiez comme bon vous semble le tamazight, de toutes façons votre enfant ne gagnera sa vie qu’avec l’arabe. Même le français est étudié plus sérieusement dans les écoles que la langue amazighe.

C’est ce qui fait que cet enseignement n’a pas franchement abouti au résultat attendu. Ensuite, abordons un autre aspect lié à la question de l’enseignement lui-même : après cinq années sans aucun élève apprenant le tamazight dans une wilaya comme Batna, on passe du jour au lendemain à un millier d’élèves dans cette même wilaya, juste pour imposer le caractère arabe par le critère du nombre !

– Comment cet écueil du caractère pourra-t-il être définitivement dépassé et avancer ?

Je suis partisan de la polynomie, c’est-à-dire l’enseignement par le parler. Beaucoup de recherches ont été faites, dans plusieurs pays, consistant à dire qu’on n’est pas obligés d’avoir une langue unique. Que les Kabyles fassent étudier le kabyle, les Chaouis le chaoui, les Touareg le targui, les Mozabites le mozabite… A partir de là, on pourra aller vers un tamazight polynomique, mais en recherchant évidemment les zones de convergence, en privilégiant les termes communs à tous ces parlers. Sauf que dans une langue, ce qui est important, ce n’est pas la langue d’usage, mais la langue moderne, la néologie. Là, nous avons cette chance de démarrer au degré zéro.

Les Imazighen, y compris ceux des autres pays peuvent toujours s’arranger entre eux. Des spécialistes peuvent parfaitement standardiser une langue moderne une fois le statut acquis. Quant au caractère, c’est un support idéologique. Sinon, on peut parfaitement écrire toutes les langues, dans tous les caractères. Plusieurs exemples sont passées d’un caractère à un autre, comme le turc par volonté politique et là on est toujours dans l’idéologie.

La polygraphie pourrait contourner la polémique sur le caractère qu’on veut imposer par le nombre des apprenants. Dans ce cas-là, que chaque wilaya fasse étudier tamazight avec la graphie qui lui semble bonne. Selon les spécialistes, dans trois générations, c’est le caractère de la région qui aura travaillé le plus pour la langue qui sera hégémonique. Ainsi, au lieu de chercher à imposer tel caractère dans tel parler ou imposer violemment une langue qui n’a jamais existé dans l’histoire, il y aura donc une langue unificatrice qui se sera imposée d’elle-même et ce sera une langue comprise par tout le monde.

Il s’agira soit d’une polynomie, soit d’un dialecte qui aura réussi à s’imposer, bref, tamazight évoluera en fait comme n’importe quelle autre langue. C’est comme pour le français : le parisien a été imposé aux Français par décret et cela a été très dur pour eux. Malheureusement, on est en train de produire une mauvaise photocopie de ce qui a été fait en France. On est dans de la politique linguistique française, mais en pire ! J’ai eu à publier un travail dans lequel j’ai fait une comparaison des lois linguistiques françaises et algériennes, je suis arrivé à la conclusion que nous appliquons les mêmes lois, mais avec deux siècles de retard.

En quelque sorte nous, les Berbères, sommes les victimes collatérales d’un combat mené entre jacobins et montagnards en France il y a plus de deux siècles ! Le berbère attend toujours son académie pour prétendre atteindre un jour une évolution comme celle qu’a connue le français que vous citez, à titre d’exemple… L’Académie française ne s’est occupée que de la langue, qui est devenue langue française au détriment des autres langues de France. L’arabe aussi a son académie.

– Dans le cas de tamazight, une académie va-t-elle promouvoir son enseignement ?

L’installation d’une académie ou d’un conseil supérieur de l’amazighité, que j’aurais applaudie, n’est qu’une réponse technique. C’est une fausse réponse à un problème politique. Au niveau officiel, la généralisation de l’enseignement et la levée du statut facultatif sont conditionnées par la mise en place d’outils de normalisation, comme l’académie. Je peux vous citer la déclaration de la ministre de l’Education nationale…

Pas du tout ! Une académie n’a de sens que s’il y a une égalité politique entre les langues. Certes, c’est un outil indispensable, mais il faut au préalable le statut de langue officielle. Je vous cite des exemples d’appareils qui existent déjà. Nous disposons de centres de recherche et du Haut commissariat à l’amazighité, mais ces structures sont devenues des coquilles vides. Le Centre national pédagogique et linguistique de l’enseignement de tamazight (CNPLET), dirigé par M. Dourari, est un centre de recherche affilié à l’Education nationale au lieu de la Recherche scientifique.

Le HCA, il y a belle lurette qu’il n’existe plus juridiquement et peut disparaître du jour au lendemain. Il est laissé suspendu encore pour des raisons politiques. Contrairement au Haut conseil islamique (HCI), son président, décédé, a été remplacé officiellement dans les six mois qui ont suivi, le HCA lui, est sans président depuis le décès de M. Aït Amrane. Les cadres du HCA font tout pour promouvoir tamazight, mais ils sont limités par les textes. Théoriquement, en politique d’enseignement de tamazight, le ministère de l’Eduction nationale est sous la tutelle du HCA, mais, dans la réalité, c’est le contraire qui est vrai.

C’est pourquoi je vous dis que tous ces appareils et ces structures de recherche et de standardisation sont les bienvenues, mais tant que la Loi fondamentale ne stipule pas clairement que tamazight est une langue officielle, toutes les lois qu’on peut publier sont nulles et non avenues. L’introduction de l’article 3 bis relatif au statut de langue nationale pour tamazight, l’article portant sur la généralisation de la langue arabe alors unique, n’a pas été retouché. Il y a incompatibilité flagrante entre deux lois importantes et une contradiction freinant toute avancée.

– Retour à la mobilisation ?

Dans chaque mouvement de mobilisation, il y a des périodes de flux et de reflux. Il n’existe pas de mouvement de revendication continu, mais plutôt en dents de scie. Il y a toujours un résultat. Le mouvement amazigh évolue justement en dents de scie. Actuellement, le mouvement est en phase intermédiaire où il arrive à mobiliser, sauf que les moyens de lutte ont changé. Le pouvoir a eu la malice de décréter l’enseignement de la langue et le statut de langue nationale.

On a fait croire aux berbérophones qu’ils ont des acquis et, à partir de là, ces derniers ont baissé la garde. C’est une technique connue dans tous les pays autoritaristes. Le pouvoir fait semblant d’offrir un bout, mais qu’il ne lâchera pas totalement. Et c’est dans ce cas de figure que nous nous retrouvons actuellement. En 1968, j’étudiais tamazight dans le groupe de Mouloud Mammeri à la fac centrale d’Alger. A cette époque-là, un autre groupe étudiait l’arabe.

Il y avait une seule salle, occupée à tour de rôle par les deux groupes. En 1968, l’arabe et le tamazight étaient au même niveau en matière d’enseignement, sauf que l’arabe était langue officielle et a pu bénéficier de tous les moyens matériels et symboliques qui lui ont permis d’être ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Même s’il doit y avoir une volonté politique aujourd’hui en faveur de tamazight, il doit y avoir un coefficient de réparation historique pour rattraper le retard accusé.

Fatima Arab

Source El Watan

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