Le RIF et la libération de l’Afrique du Nord

abdelkarim el khattabiComme chacun le sait, la Guerre du Rif de 1920 à 1926 et l’instauration de la République du Rif a été le déclencheur du mouvement libération des peuples colonisés dans le monde.

Dans une conférence intitulée « La République du Rif et le futur de l’Afrique du Nord », tenue au Mans (Ouest de la France) le 4 octobre dans le cadre du Salon du Livre, Aumer U Lamara, physicien et écrivain de langue berbère, a présenté son livre récemment publié chez l’Harmattan à parisaris, « Muhend Abdelkrim – Di Dewla n Ripublik / Du temps de la République du Rif », paru chez L’Harmattan.

Très en verve et en connaisseur de son sujet, l’auteur conférencier a fait une présentation didactique devant une assistance nombreuse et très intéressée. Aumar U Lamara a jeté une lumière crue sur cette période importante pour l’Afrique du Nord, qui n’est enseignée nulle part, au Maroc comme en Algérie, ou ailleurs. Mais aussi sur certaines compromissions du Makhzen avec la France coloniale.

En 1906, le Rif avait été « donné » à l’Espagne par la conférence des puissances européennes pour le partage de l’Afrique, tenue en Espagne (accords d’Algesiras en avril 1906). Réellement, l’Espagne n’occupait militairement que Ceuta, Mellila et quelques ilots. Après l’entrée de la France au Maroc du sud et la fin de la Premier Guerre mondiale de 14-18, l’Espagne décide en 1920 d’occuper militairement tout le Rif.

Le conférencier a rappelé que le danger imminent avait déclenché une mobilisation sans précédent des nombreuses tribus du Rif pour faire barrage aux espagnoles ayant atteint la région d’El Qama. « C’est là le point d’entrée dans la guerre de Muhend, fils de Abdelkrim, du village Ajdir, de la tribu des At Waryaghen. On l’appellera ensuite dans la littérature « Abdelkrim El Khettabi » ou « Mohamed Ben Abdelkrim », alors que les Rifains le nomment toujours Si Muhend, Dda Muhend, Abdekrim ou même certains : Moulay Abdelkrim », affirme Aumar U Lamara.

« Son action a été déterminante dans le succès de la révolte des Rifains. D’un ensemble de tribus indépendantes les unes des autres, il a d’abord fait le ménage chez lui : instauré la paix civile entre les tribus et constitué un peuple en armes. Connaissant la société espagnole (il était enseignant de berbère, interprète puis cadi à Mellila), il a introduit les techniques militaires modernes sans perdre l’âme de la guérilla amazigh qui affronté tous les envahisseurs précédents ». Dès la première bataille d’Aberran en juin 1921, les rifains avaient exterminé plusieurs compagnies espagnoles. Le succès avait galvanisé les troupes et la grande bataille d’Anwal en juillet 1921 avait signé la défaite des espagnoles (entre 20000 et 30000 soldats espagnoles mis hors de combat, dont le général Sylvestre, commandant de l’armée espagnole). La République du Rif était née en 1923 et avait élu Muhend Abdelkrim comme premier responsable.

La statégie de Muhend Abdelkrim

Muhend Abdelkrim avait sa stratégie : installer une place forte dans le Rif et se lancer dans la libération de tout le Maroc. C’est ce qu’il a fait. Lorsqu’en 1925 il a décenché la grande offensive de sortie du Rif pour libérer le Maroc, «de Ajdir jusqu’à Agadir», le sultan Moulay Youcef (grand père de Hassan II) et les autorités françaises, sous l’action du maréchal Lyautey, avaient gangréné la société marocaine et certaines zaouias en présentant les rifains comme «des envahisseurs». Le projet de Muhend Abdelkrim menaçait le sultan alaouite et la bourgeoisie arabo-islamiste de Fes. Le sultan avait engagé des mercenaires (on disait déjà «une harka», plus de 20000), pour affronter les rifains. Il a fait des prêches dans les mosquées et des appels lus dans les souks pour stigmatiser les rifains.

Pour être clair, Aumer U lamara nous a cité une phrase du discours de Moulay Youcef : «les hordes de l’agitateur rifain ont trouvé devant elles les vaillantes troupes qui défendent l’intégrité de notre empire. … Vous ne tarderez pas à apprendre, s’il plait à Dieu, le succès total qui viendra couronner les valeureux efforts, infligeant à l’envahisseur le châtiment qu’il mérite». Pour Youcef, «les envahisseurs» c’était les rifains et non les armées françaises et espagnoles qui occupaient le Maroc !!!

Les raisons de la défaite de la république du Rif

Coincé entre l’armée espagnoles par le nord et française par le sud, le Rif ne pouvait tenir militairement devant la puissance militaire engagée (près de 600000 soldats, l’aviation, la marine, les bombes chimiques au gaz moutarde, etc.). Aussi, la construction de la ligne de chemin de fer entre Ouezzane et Fès, déversant des milliers de soldats sur la ligne de front, avait fortement retardé l’avancée vers le sud des rifains en 1925/1926.

La trahison du sultan alaouite (pour sauver son trône) et de la bourgeoisie arabo-islamiste fassie avaient cassé l’élan de mobilisation nationaliste et créé une forme de guerre civile entre les marocains. La jonction avec la guérilla du Moyen-Atlas n’avait pas été réalisée.

La France avait bien évidemment joué totalement son projet « de royaume arabe » et orchestré la division. Le contexte international était défavorable pour la reconnaissance de la jeune République du Rif. Aucun pays n’avait reconnu cet état naissant dans les faits. La défaite militaire avait été confirmée en mai 1926 par le maréchal Pétain, par l’arrestation de Muhend Abdelkrim et son exil forcé sur l’Ile de la réunion, colonie française dans l’océan indien.

La mosquée de Paris ou la «Mosquée de la trahison»

Pour récompense de sa trahison de la nation marocaine, Moulay Youcef avait été invité par le Président français Gaston Doumergue au défilé du 14 juillet 1926 sur les Champs Elysées à Paris. Le 16 juillet 1926, Youcef est invité à l’inauguration de la grande mosquée de Paris, construite pour sceller la collaboration du colonialisme français et de l’arabo-islamisme contre la volonté d’émancipation des peuples d’Afrique du Nord.

La résurrection de Muhend Abdelkrim !

En 1947, Muhend abdelkrim a faussé compagnie aux autorités françaises lors de son passage par le canal de Suez et se réfugia au Caire. Il y créa «le Mouvement de Libération de l’Afrique du Nord», avec la poignée de militants alors au Caire. Il a été ensuite le stratège pour mener la guerre de libération nationale en Afrique du Nord : libération simultanée du Maroc, Algérie, Tunisie ; une armée et un commandement unique dans la zone de combat. Il était très écouté par le Président Nasser.

Muhend Abdelkrim a envoyé des hommes apprendre la stratégie militaire en Irak pour ensuite mener la guerre de libération sur le terrain.

Aumer U Lamara a lu le témoignage de Zamoum Ali, l’un des premiers chefs de région en Wilaya III, sous la responsabilité de Krim Belkacem et aussi l’homme qui a reproduit et diffusé l’appel du 1er novembre 1954 à Ighil Imoula. C’était en octobre 1954, quelques jours avant le déclenchement du premier novembre : «A Betrouna le PC de la wilaya III tint sa dernière réunion quelques jours avant le premier novembre. Outre les 5 responsables régionaux, il y avait avec nous Ben Abdelaziz Mohamed et Fadhel Abdellah. Le premier, originaire du Rif, avait fait l’académie militaire d’Irak ; on l’appellait «le lieutenet irakien», le second était de Annaba. Je ne savais pas et je ne sais toujours pas dans quelles conditions ils étaient venus en Kabylie.» (Ali Zamoum, Tamurt Imazighen, ENAL, P. 159)

Le futur de l’Afrique du Nord

Un riche débat a suivi cette intervention. Au début du 20e siècle, le Rif a bien montré la voie de la libération pour les peuples d’Afrique du Nord et du monde. Il est clair que la chape de plomb posée sur cette période de l’histoire ne tiendra pas. Le conférencier a souligné que toutes les falsifications de l’histoire finissent par être démontées.

La récente interdiction d’un colloque sur la guerre du Rif qui devait se tenir dans la commune de Boudinar où se trouve le lieu historique d’Aberran montre que le pouvoir « divin » de Mohamed VI a toujours peur d’affronter la réalité des faits.

« L’influence certaine des dynaties arabo-islamistes orientales (Qatar, Arabie Séoudite, Emirats) par le flot de dollars déversés pour instaurer leur khalifa islamiste est vouée à l’échec. On n’achète pas un sous-continent, l’Afrique du Nord, ou Tamazgha ou Maghreb, avec des dollars », observe Aumar U Lamara.

Le salut ne viendra, ajoute l’auteur, que par la mobilisation de tous pour faire de cet espace nord-africain et Méditerranée un espace de paix, de développement et de vivre ensemble. Cela passera inévitablement par la défaite des dictatures actuelles afin de donner une autre perspective aux jeunes marocains, algériens, tunisiens et Libyens que l’engagement dans l’islamisme et cesser de servir de chair à canon et de chair à sexe sur les terrains des bataille pour le khalifa islamiste.

Dans cette sombre situation, est-il permis d’être aussi optimiste et visionnaire que Muhend Abdelkrim lui-même, lorsqu’il dit : Je suis convaincu que mes espoirs seront réalisés, tôt ou tard, par la force même des choses».

L. M.

Source: LeMatinDZ

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