Le monde musulman est en crise

monde musulmanUne analyse remarquable du grand penseur Malek Bennabi (1905-1973) qui est plus que jamais d’actualité.

La crise que traverse les musulmans depuis la décadence de la civilisation islamique, qu’on peut situer historiquement depuis la chute de l’empire Almohadien, est double :

Le premier aspect de cette crise est lié à un problème de lecture directe des textes référentiels de l’islam en l’occurrence le Coran et le Hadith. On assiste dans la plupart du temps à une lecture littéraliste, statique, relative non seulement à un contexte historique particulier, mais aussi à un certain stade de la production humaine en matière de savoir et de connaissance.

L’une des composantes de cette crise est identique à celle qui a inspiré El Chafi’ le besoin d’inventer une science nouvelle : les oussoules el fiqh sont de ce point de vue sociologiquement explicables. Une science qui consiste dans son objectif à donner au texte une valeur paradigmatique quant à son interprétation et à son application. Une sorte de va-et-vient, je dirais presque artistique, entre l’espace et le temps d’un côté et le texte d’un autre. Et cela exigeait une intelligence de type critique qui travaille le texte afin de découvrir son sens structurel, sa raison et sa logique interne, en un mot son esprit. D’où la nécessité de rechercher l’ensemble des éléments objectifs, endogènes et exogènes qui donnent à l’action un sens intelligible, c’est-à-dire compréhensif et explicable.

Dés lors, il y a un besoin constant d’un effort considérable de rationalisation qui a constitué une rupture méthodologique dans la synthèse et l’analyse ; une révolution scientifique selon la terminologie de Thomas Khun. Cet effort de rationalisation, dans tous les domaines de la connaissance, est à la fois un devoir et une exigence perpétuels dont la négligence a eu pour conséquence l’anarchie et la pauvreté intellectuelle du discours islamique actuel par exemple.

On constate malheureusement que l’effort de rationalisation entrepris par El chafi`’ n’a pas été suivi et étendu à d’autres domaines du travail intellectuel des musulmans. Il a fallu attendre près de cinq siècles pour qu’un certain Ibn khaldoun ait le coup de génie de penser à une nouvelle méthode dans l’explication de ce qu’on peut appeler aujourd’hui la dynamique sociopolitique. Avec lui le pouvoir politique n’est plus désormais une question qui relève uniquement de la morale ou généralement de l’éthique, mais surtout un mécanisme lié aux lois générales de l’Histoire.

Un mécanisme qu’il faut prendre le soin de découvrir (ses lois et ses règles ). Il a le mérite non seulement de fonder sa nouvelle science, mais surtout de montrer la limite et l’inefficacité des méthodes traditionnelles des sciences dites religieuses. Comprendre et expliquer une réalité quelconque (sociale, politique, économique, etc..) d’un groupe nécessite un autre type de réflexion et d’analyse que celui du faqih.

Quand on voit dans une émission de télévision arabe un faqih invité pour répondre à des questions d’ordre sociale, politique ou d’éducation, on a comme la certitude que le grand défi à relever pour une éventuelle renaissance du monde musulman, est celui de mettre de l’ordre dans le chantier de la pensée. Je ne veux pas dire par là qu’un faqih n’a pas d’avis à donner sur ce genre de questions, mais je soulève seulement le problème de la spécialisation comme exigence inéluctable dans un monde complexe et compliqué.

Quand on voit également dans les universités dites islamiques le raccourci fait dans l’enseignement à savoir le champ limité des disciplines et l’archaïsme des méthodes ; on a l’impression qu’on est confronté en permanence à un vide béant.

D’autres efforts ont été entrepris dans d’autres domaines, dans celui de la philosophie, le nom d’un Ibn Rochd dit Averroès est emblématique. D’autres disciplines fleurissent, c’est la productivité qui témoigne de l’épanouissement d’une civilisation. On peut dire d’une manière générale que l’Andalousie est la référence par excellence de la maturité de la pensée musulmane en matière de construction méthodologique.

Et après ? Après, le monde musulman avec la chute de l’Andalousie commence à entrer progressivement mais sûrement en décadence. La régression dans le domaine scientifique marque le glas d’une culture en perte de son rayonnement civilisationnel et la marche de la nation qui représente cette culture vers l’inconnu. Notons au passage que le coup psychologique porté à l’élan de cette civilisation date bien avant, de ce que les historiens appellent la grande fitna (la grande discorde).

Devant une telle tragédie, le destin de la culture ne saurait être meilleur. Les idées qui ont fait le génie universel de la civilisation musulmane deviennent des mots morts empilés quelque part dans un charnier. Même si la foi n’a pas perdu toute sa force dans les cœurs des musulmans, le rapport homme-idée s’est trouvé confiné dans l’espace étroit d’une tradition qui se transmet d’une génération à une autre. D’autant plus que l’enseignement de l’Islam, médiocrité oblige, est dominé par les méthodes traditionnelles dont le seul souci est de préserver l’identité musulmane contre les assauts d’une culture dominante. Il faut reconnaître qu’à ce niveau là, le rendement était quand même non négligeable, car après, dans le cas de l’Algérie par exemple, un siècle et demi de domination coloniale, l’identité musulmane n’a pas été trop «endommagée».

Pourtant, il y a eu dans le monde musulman colonisé des appels au réveil, comme s’ils surgissaient d’un passé lointain pour secouer la mémoire et une conscience en perte de repères. Mais, pour être bref, le schéma général et identique de ces mouvements dits réformistes reste la réaction urgente, qui aspire à l’indépendance et à la défense de la culture musulmane, face à une réalité imposée par le colonisateur. C’est pourquoi le résultat était souvent un repli identitaire et jamais la réflexion autour d’un projet qui prépare l’avenir.

Après la période de la décolonisation, le monde musulman se trouve dans une situation inédite qui illustre bien le deuxième aspect de la crise, liée à un certain rapport au modernisme. En renvoyant l’ensemble de ses problèmes au colonialisme, le monde musulman a cru que tout sera résolu avec le départ du colonisateur. Il ne s’est pas rendu compte un seul instant que ses vraies difficultés ne faisaient en fait que commencer.

Le rôle des élites devrait pourtant être la prise en charge des défis à relever afin de garantir une indépendance menacée par d’autres formes d’aliénation. Pendant que les cadres de l’administration colonialiste examinaient de près leurs futurs plans stratégiques dans les pays qu’ils quittaient, les cadres de notre élite politique aiguisaient les leurs pour réaliser leurs ambitions personnelles.

Parmi les voix qui s’élèvent dans le monde musulman pour lui proposer des solutions, je limiterai mon propos à l’une d’elle qui prône le changement au nom de l’Islam, en mettant l’accent sur les mouvements dits islamistes qui ont choisi la sphère politique comme champ d’action. Même si au fond, ils symbolisent une certaine prise de conscience, ces mouvements ne vont pas à l’essentiel, en entretenant l’illusion.  Ce que je nomme essentiel, se traduit par cette capacité historique capable d’opérer la synthèse entre le passé, le présent et le futur. Quand on se projette vers un futur qui reste à déterminer, tout en ayant le regard tourné vers un passé lointain, en faisant abstraction du présent, on ne peut qu’ aboutir à une confusion totale.

Sur le plan pratique, à part des prêches contestataires souvent virulents, accompagnés d’une littérature mythologique, l’islamisme politique ou le discours islamique en général est loin de constituer un projet de société. Car le travail scientifique qui permet la production de ce que Karl Popper appelle une technologie sociale n’est pas réalisé.

L’héritage intellectuel de l’Andalousie qui aurait pu constituer une base de départ pour la construction d’une véritable Raison islamique n’est pas encore pris en charge. Les leaders des mouvements islamistes (que j’appelle les nouveaux marabouts de l’Islam) proposent l’Islam comme solution à tous les problèmes de l’humanité. Ils se comportent comme s’ils étaient à Médine avec, ou parfois à la place du Prophète. Animés par cette idée simpliste d’un Islam éternel et valable en tous temps, il suffit simplement pour eux de reproduire le modèle type, celui de l’expérience islamique des premiers temps. On est là dans une vision de l’Histoire qui transcende l’espace et le temps, dans un système vierge et isolé où tout est possible.

Le fiqh s’est donné historiquement comme objectif la recherche du statut juridique de telle ou de telle action et les solutions adéquates aux problèmes que rencontre la société musulmane naissante. Si on revient au sens étymologique du terme, on s’aperçoit que l’on est au-delà de l’objet et des outils des écoles juridiques traditionnelles.

Force est de constater que l’une des origines de l’apathie intellectuelle du monde musulman actuel réside dans l’illusion de croire que pour saisir les différents niveaux de réalité relative à son existence, il suffit d’interroger les grands classiques de la jurisprudence. La continuité est envisagée ici comme un prolongement, et non comme la capacité de créer tout en restant fidèles à l’esprit. La créativité ne consiste pas uniquement à moderniser la forme ou le langage des modèles de pensée qui ne répondent plus à la satisfaction d’une réalité. Elle passe plutôt par une sorte de révolution qui transformerait profondément les catégories mentales des musulmans eux-mêmes et leurs modes de pensées.

Le point de départ de toute démarche scientifique est le questionnement d’une réalité ou d’un objet quelconque actuellement saisi, dans une expérience effective. La perception effective de la réalité du monde musulman signifie la formulation de l’ensemble des données actuelles qui caractérisent sa singularité comme objet d’étude, à travers son interaction avec l’ensemble des autres singularités. On en déduit alors, que ni la voie salafiste qui affirme que la solution réside dans le retour pur et simple aux sources, ni la voie moderniste qui nous propose une « occidentalisation » salutaire, ne sont fructueuses. Les uns comme les autres cultivent le mythe de la chose facile et l’illusion des solutions stockées.

L’action doit être impérativement guidée par la lumière de la science, postulait El Boukhari il y a plusieurs siècles. La science n’est pas un système achevé qu’une génération transmet à une autre. Le monde musulman est loin de trouver cette lumière qui n’est autre que la réalisation du contenu du premier verset coranique (lit au nom de ton seigneur). On est loin d’être la nation de la lecture, comment peut-on être alors celle de la renaissance ?!

L’échec est une donnée présente à toute entreprise humaine, dont il convient d’en tirer les enseignements. Tous les éléments sociologiques plaident pour la nécessité d’une nouvelle pensée voire une nouvelle voie. Il ne s’agit pas uniquement d’une réforme, il faut d’abord inventer les outils conceptuels qui nous permettent de déterminer la causalité de ce qui s’est passé dans notre histoire, et faire l’état des lieux scientifiquement de ce qui est à réformer.

Autrement dit le grand chantier réside dans un travail de compréhension et d’explication de l’histoire de la civilisation musulmane. Si nous ne parvenons pas à distinguer dans notre histoire entre ce qui relève du culturel, du naturel, du dogmatique de l’idéologique, du spirituel du temporel, de l’historique du religieux, du doctrinal du stratégique, et de ce qui relève du particularisme, de l’universalisme, prouve alors que nous sommes encore à l’âge de pierre par rapport à la réforme.

La production conceptuelle et scientifique en matière de sciences sociales et sciences humaines nous offre des moyens indispensables pour la construction d’une réelle créativité critique et méthodologique.

Le développement en Occident de disciplines telles que la sociologie, l’anthropologie, la psychologie, la géopolitique… constitue une réserve de savoir incontournable. Il y a dans ces disciplines un côté purement technique et scientifique à distinguer de leur aspect qui obéit à une certaine vision du monde et à une certaine culture propre à l’histoire de l’Occident. L’objectivité et le degré séculier dans ces disciplines ne sont pas de la même évidence que dans les mathématiques ou les sciences de la nature. D’où un souci méthodologique et critique permanent qui doit accompagner le chercheur musulman dans sa démarche scientifique.

Je crois enfin que l’Islam est une vision du monde à partir de laquelle se construit une certaine théorie de l’Homme, de la vie et de l’univers. Toute la matière première nécessaire pour l’élaboration d’une théorie de la connaissance et d’une épistémologie propre à l’Islam. C’est la condition fondamentale pour une créativité critique ouverte et originale.

Une telle épistémologie est non seulement possible mais elle constitue le socle sur lequel se construit et se développe toute pensée critique et toute réforme. C’est ce qui nous permet peut-être en fin de structurer les à priori d’une Raison islamique.

De ce point de vue, il est clair que les individus et les groupes qui concentrent leurs efforts et leurs intérêts sur l’activisme, surtout politique, sont loin d’être conscients des vrais défis à relever : à savoir l’archaïsme actuel de la raison musulmane. Et c’est parce qu’ils n’ont pas les moyens intellectuels de relever ce genre de défis qu’ils se sectarisent par leur discours et par leur agenda.

Source: Oumma.com

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