Le cinéma algérien entre mirage et réalité

cinema-amazigh-berbereAu lendemain de l’indépendance, le jeune Etat algérien ne pouvait être indifférent à la création cinématographique. De cette préoccupation naquit la cinémathèque algérienne, créée par Ahmed Hocine et qui devient le principal département du Centre Algérien de la Cinématographie. Les premiers longs métrages font des flash-backs sur l’histoire algérienne en privilégiant le thème du colonialisme et le mouvement de libération nationale.

Le cinéma algérien et la colonisation

L’Aube des Damnés (1965) d’Ahmed Rachdi est l’une des premières grandes réalisations algériennes. Ce film est un montage d’images d’archives sur l’histoire de la colonisation en Afrique et sur les luttes de libération. Puis Ahmed Rachdi réalise un autre long métrage, L’Opium et le bâton (1970), où s’affrontent maquisards et occupants femme cinema algeriendans un village de montagne de Kabylie. Le même thème revient chez d’autres réalisateurs, tels que Mohammed-Lakhdar Hamina dans Le Vent des Aurès(1966) qui narre l’histoire d’une mère à la recherche désespérée de son fils raflé par l’armée française et incarcéré pendant plusieurs semaines dans un camp. La Chronique des années de braise(1975) est aussi l’histoire de la guerre d’Algérie qui démontre que la révolution algérienne déclenchée le 1er novembre 1954 n’est pas une histoire mythique, mais l’aboutissement d’un long combat du peuple algérien contre la colonisation française. Le film, La Voie, de Mohammed Slim Riad, décrit de manière réaliste la violence de la guerre comme moyen de répression et d’assujettissement, mais c’est également un appel à la révolte et à la guerre contre l’injustice.

Le tournant du cinéma algérien

La deuxième étape du cinéma algérien est l’intérêt porté au paysan, le fellah, spolié, exproprié et déraciné de sa terre. La mise en œuvre de la révolution agraire en 1972 entraîne la réalisation, cette année-là, de plusieurs films sur le monde rural. Parmi ceux–ci Le Charbonnier de Mohammed Boumari (1972) et Le Vent du Sudde Mohamed Slim Riad (1975) qui qui rendent compte des effets à long terme de la guerre d’indépendance et des transformations sociales : exode rural, déracinement, déportation, déplacements forcés, sont une lame de fond se soldant par une déterritorialisation de l’habitat et des populations. La dégradation et l’exploitation des paysans sont encore mieux illustrées dans Noua de A. Tolbi, qui dévoile violemment la condition misérable des paysans. Cette situation des paysans est largement partagée par le monde des pêcheurs. Dans Echebka, G. Bendedouche décrit la dégradation des conditions de vie des pêcheurs d’un petit village de la côte (on sait qu’on est en Algérie). Il montre la prise de conscience de leur état et leur lutte contre un mandataire.

D’autres films vont s’intéresser au statut des femmes : Ellesd’Ahmed Lallem en 1966, Leila et les autres de Sid Ali Mazif en 1977 et La Nouba des femmes du Mont Chenouad’Assia Djebar la même année. L’émigration et le déracinement sont aussi abordés (Ahmed Rached y dénonce, en 1978, dans Alice au pays des mirages, le racisme et les persécutions subis par les immigrés en France), la dénonciation de la corruption et de la bureaucratie, le soutien aux femmes toujours en lutte pour leur émancipation.

Les années 70 sont donc l’unique période au cours de laquelle la production cinématographique algérienne n’est pas hassan+taxiinterrompue par des bouleversements. Pendant cette période, on assiste à une augmentation de la production cinématographique avec la sortie de 35 films nationaux et une importante fréquentation des salles sombres par la population. Moins productives, les années 80 connaissent de nouveaux bouleversements dans l’organisation de la production. Néanmoins, cela n’empêchera pas les cinéastes algériens d’être créatifs. Slim Riad réalise Hassan Taxi en 1981, dans lequel Hassan Terro, fatigué, usé par les longues années de post-indépendance de son pays, obtient, en tant qu’ancien combattant, une licence de Taxi ; il sillonnera les rues d’Alger et vivra les aventures les plus rocambolesques.Moisson d’acier (1982) de Bendeddouche est un récit positif de la résistance paysanne. Un village frontalier quasi encerclé de mines, dont les victimes ne se comptent plus. Malgré tous ces morts, les habitants restent enracinés dans leur terre ancestrale. AvecLes Folles Années du twist(1983), Mahmoud Zemmouri démystifie avec humour les récits traditionnels sur l’engagement héroïque pendant la guerre. Assia Djebar, jusque-là seule femme cinéaste algérienne, réalise son deuxième documentaire, La Zerda ou les chants de l’oubli(1982) qui est une œuvre personnelle et méditative, un regard sur la place de la femme dans l’histoire et la société algérienne.

Le terrorisme, qui a secoué l’Algérie tout au long des années 1990 et qui a causé la mort de plus de cent mille personnes, va mettre un terme à l’essor du cinéma algérien. La plupart des cinéastes fuient le pays en 1993, tandis que la production cinématographique nationale est privatisée et disparaît presque complètement.

machuhoCependant quelques productions réussissent à émerger. Ces films reflètent la barbarie qui règne en Algérie durant cette période. Tourné dans l’insécurité totale, Bab el-Oued Cityde Merzak Allouache (1994) traite de la montée de l’intégrisme. L’Arche du désert de Mohamed Chouikh (1998), qui est une métaphore inversée de L’Arche de Noé, est l’histoire d’un affrontement, dans une oasis, des hommes qui s’étaient toujours unis pour compenser l’absence de l’eau. Il n’y aura pas de sauveur, pas de Noé. Trop dangereux. Néanmoins, c’est pendant cette période terrible que sont tournés trois films en langue berbère, une culture longtemps niée. Machahode Belkacem Hadjadj (1995) est un film parabolique qui renvoie à un monde où l’aveuglement conduit à un fanatisme destructeur et autodestructeur. Une œuvre forte et douloureuse aussi, qui rend hommage aux femmes algériennes. La Montagne de Baya d’Azzedine Meddour (1997) évoque, bien que l’histoire se déroule au XIXème siècle, la violence de l’Algérie et du monde d’aujourd’hui, des peuples privés de leur liberté. Et Baya est une porte-parole des femmes algériennes qui se battent et s’affirment comme des résistantes contre les tueurs qui sévissent quotidiennement. La Colline oubliéed’Abderrahmane Boughermouh (1996) est un hymne au peuple kabyle, relatant ses élans de gaieté, ses espoirs, ses malheurs, sa dignité et son ambition. Adapté de l’œuvre littéraire homonyme de Mouloud Mammeri, le long-métrage de Boughermouh se veut avant tout un travail de reconnaissance et de revendication de la langue berbère. Un fil symbole de la réhabilitation d’une culture longtemps méprisée.

Le cinéma algérien du début des années 2000 continue à être ‘‘invisible’’, sans aucun signe de production ni de rétablissement des femme kabylesstructures de distribution. L’Autre Monde(2001), de Merzak Allouache, marque le retour, après sept ans d’absence, du réalisateur. Mehdi Charef, réalisateur issu de l’immigration, tourne La Fille de Keltoum(2002). Le film fut tourné en Tunisie comme un nombre important de films qui ont pour thème l’Algérie. Qui vient de s’écouler, comme Yamina-Bachir Chouikh avec Rachida (2003), où une jeune institutrice essaie de revivre après avoir été la cible des terroristes. Néanmoins, grâce à la remontée des prix du pétrole et un fragile retour au calme, une nouvelle volonté de créer du cinéma en Algérie se fait jour. En 2003 et 2004 sont mises en place de nouvelles structures, notamment le Centre National du Cinéma.

A l’exception du Soleil assassiné de Bahloul (2004) relatant la vie du poète Jean Sénac, et de Si Mohand ou M’Hand de Lyazid Khaja, tous les films algériens de cette nouvelle décennie témoignent, examinent et décrivent la violence qui s’est emparée de l’Algérie des années 90. Le thé d’Ania (2004) du dramaturge, Said Ould Khélifa, et Viva Laldjérie (2004) de Nadir Moknèche, en sont deux exemples frappants.

D’autres films mettent davantage l’accent sur le désarroi des jeunes poussés à l’exil par la misère et le poids des traditions, comme Bled number one de Rabah Ameur-Zaimeche (2006) ou Harragasde Merzak Allouache (2010). Pour ce dernier, cette jeunesse qui part à la recherche d’un mirage est le symbole du drame que vit l’Algérie, victime d’un islamisme radical qui ne connait que les émeutes, les tueries, les agressions, et qui pousse la jeunesse à fuir un pays qui semble figé et n’offre plus rien à ses enfants. Ainsi, dès 2009, l’association « Regards sur le cinéma algérien » est créée dans le but de favoriser la diffusion de la création artistique algérienne et la découverte d’une cinématographie encore bien méconnue. Des films de fiction, des documentaires et des courts-métrages ont été présentés dans de nombreuses villes de la France : Mouloud Feraoun d’Ali Mouzaoui, La Place de Dahmane Ouzid, ou encore Ils ses sont tus du jeune réalisateur, Khaled Benaïssa. Ainsi que de grands documentaires, comme Lettre à ma sœurde Habiba Djahnine, et La Chine est encore loin de Malek Bensmail.

En résumé, le cinéma algérien, qui a démarré sous forme d’une petite cellule, pendant la guerre d’indépendance, a connu des progrès à travers le temps. De remarquables films ont pu être réalisés. Néanmoins, l’Algérie des années 80 et 90 a connu une période grise qui a paralysé la production cinématographique. Au début des années 2000, un espoir est né. La vitalité créatrice du cinéma algérien est tout simplement inhérente à son peuple, à la rudesse de son histoire et du temps présent, ainsi qu’à sa soif de savoir.

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