De l’autre côté de la guerre (Mali)

mali touareg guerreL’Algérien Ferhat Bouda s’est intéressé à la condition des Berbères du Sahara bien avant le conflit malien. Depuis 2012, c’est aux côtés des rebelles du MNLA qu’il photographie le quotidien de certaines communautés touarègues.

Kidal est l’épicentre de la guerre au Mali. Toutes les rébellions partent de cette ville située à 1 500 km de la capitale, dans le nord-est du pays. C’est à Kidal que la guerre a encore repris, le 17 mai. Fraîchement nommé, le Premier ministre Moussa Mara a décidé d’y aller malgré les mises en garde de la France et de la Mission des Nations unies pour le Mali (Minusma).

Le mot d’ordre de Mara était clair : ‘‘Kidal doit revenir dans le giron de la République.” A peine arrivés, Mara et sa délégation, en pleine réunion au gouvernorat, sont attaqués par le Mouvement national de l’Azawad (MNLA) et ses alliés. Le Premier ministre est évacué. La gouvernance tombe. Six préfets et sous-préfets sont exécutés. Le 21 mai, l’armée malienne lance une offensive pour récupérer le gouvernorat. La riposte des groupes armés est foudroyante. Ils boutent l’armée hors de Kidal et contrôlent désormais les villes alentour. “Une tragédie nationale”, écrira le lendemain l’un des plus célèbres éditorialistes du pays, Adam Thiam, dans Le Républicain. La guerre est de retour. L’Union africaine dépêche à Kidal son président en exercice, le chef de l’Etat mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, pour tenter une médiation. Le gouvernement malien et les groupes armés signent un cessez-le-feu le 23 mai.

C’est une humiliation nationale. L’opinion publique, l’opposition et une partie de la presse réclament la démission du Premier ministre. Finalement, c’est le ministre de la Défense, l’influent Soumeylou Boubèye Maïga, qui est emporté par la crise. Limogé, il est remplacé par un colonel à la retraite. Kidal reste aux mains des rebelles. Aujourd’hui encore, on connaît mal ces rebelles. Par-delà les clichés sur les groupes armés, Ferhat Bouda a entrepris depuis des années un travail sur les peuples berbères. Il est l’un des rares à étudier la rébellion de l’intérieur. Le photographe kabyle est sans doute l’un des premiers à avoir pu côtoyer avec régularité, depuis 2012, les Touaregs du MNLA. Il est aussi l’un des derniers reporters à s’être rendu à Kidal. Entretien.

Courrier international – Quel est votre projet photographique ? 
Ferhat Bouda – Depuis dix ans, je m’attache à observer les cultures berbères. Les Touaregs sont berbères. Mon projet photographique trouve donc sa source bien en amont du conflit malien. Ce reportage est à inscrire dans ce travail sur les peuples berbères, qui ne traite pas que de la question du terrorisme mais s’attache à décrire la vie d’un peuple. J’ai commencé en Kabylie (Algérie). Puis la région a explosé : Libye, Tunisie, Mali… Les peuples berbères, dont les Touaregs, sont aujourd’hui partout en guerre. Leur actualité ? Les rapts, les attentats, la répression. La guerre m’a rattrapé, je ne peux pas éviter l’actualité. Mais je ne suis pas un reporter de guerre. Mon objectif est avant tout de rendre compte des sociétés civiles, de relater aussi la vie quotidienne, les modes de vie. Les Touaregs, comme beaucoup d’autres berbères, sont pris dans un piège : d’un côté l’oppression de certains Etats et de l’autre la violence des groupes terroristes.

Kidal est dangereux et quasiment fermé aux journalistes. Comment avez-vous fait pour vous y rendre ? 
Je suis venu dans la région pour la première fois en février 2012 (un mois après le déclenchement de la guerre), avec le MNLA. Pour travailler, il faut hélas choisir le camp d’où l’on regarde. On est obligé de photographier à partir d’un camp ou de l’autre. J’y suis retourné en novembre 2013 avec l’armée malienne. Je suis arrivé une heure avant l’assassinat des deux collègues de RFI (Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre). Dans un premier temps, beaucoup ont cru que c’était mon collègue et moi qui avions été tués. L’armée française nous a proposé une évacuation immédiate de la ville. Nous leur avons demandé de nous aider plutôt à travailler en sécurité. Refus. J’ai contacté le MNLA qui nous a protégés. C’est ainsi que j’ai pu réaliser une grande partie de ce reportage.

Vous montrez les femmes, jusqu’ici invisibles dans la guerre ? 
J’ai découvert les femmes à El-Khalil, une petite localité près de la frontière algérienne. J’ai été frappé par leur force de conviction. Elles croient vraiment qu’un jour l’indépendance arrivera. J’ai particulièrement suivi l’une d’elles, Rabia, 23 ans, qui a été parmi les premières à s’engager dans la rébellion. Les femmes ne combattent pas. Elles assurent les fonctions de police, de gendarmerie et des douanes. Une façon, pour le mouvement, de les préparer à de futures fonctions dans ces corps paramilitaires après l’indépendance.

Vous revendiquez votre identité berbère. Qu’est-ce que cela implique dans votre travail ? 
Je comprends mieux le conflit, surtout du point de vue temporel. Je ne suis ni historien ni politologue, mais il me semble fondamental de rappeler que le conflit existait avant la chute de Kadhafi et même bien avant son arrivée au pouvoir (1969). Ses racines remontent à la colonisation. Je suis un photographe du fait minoritaire. Les peuples marginalisés sont au cœur de mon travail.

Source: Le Courrier international, Temoust

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